fatigue

Afin de savourer la lecture de ce billet, je vous conseille le fond sonore suivant:

Bah en fait, tout ce qui fait du bruit: cuillère en métal contre une casserole, musique à fond, camion de pompier, clavier Bontempi, boîte de billes qui se renverse, cris d'enfants, "aïeeeeuuuuuuuh, mais elle m'a tiré les cheveux!" ...etc...

 

"Le travail, ça ne mène à rien, ça tue plus vite." Robert Sabatier

 

L'heure approche...

Ca va venir vite...

Trop vite...

Je le sens pas...

Je veux pas y aller...

 

Je ne veux pas rentrer à la maison!!!!!

 

Ca ne vous fait jamais cet effet-là? Jamais vous n'êtes partis le matin en vous disant que vous ne reviendriez pas le soir?!

J'avoue, moi, si!

Tout le temps Souvent en plus!

Encore un soir où la sonnerie anonce la fin de la journée de boulot... Et le début des emmerdes de la deuxième: je veux parler du moment où on récupère les plus odieuses créatures que la Terre ait portées les enfants.

 

Vite, il faut partir du travail en évitant les collègues parce que chaque minute compte.

Vite, il faut grimper en voiture.

Vite, il faut démarrer. Mais bordel, elles sont où ces p****** de clés?!

Vite, il faut aller à l'école et chez la nounou pour les récupérer. Une vieille dame qui ressemble à une tortue veut traverser. Nous on fait ça en 10 secondes, mais elle, apparemment, elle a décidé de me dire merci à chaque pas! Je sens lentement monter en moi l'envie de passer la première, et de lui foutre les jetons! Mais je suis un gentleman, alors magne-toi le cul la vieille, magne-toi le cul!  (J'en profite tant que je suis seul parce qu'après, c'est ceinture)

Vite, il faut arriver sur les passages piétons avant les piétons eux-mêmes.

Vite il faut récupérer la petite chez la nounou. Bonsoir-ça-s'est-bien-passé-aujourd'hui?-Bah-oui-je-suppose-parce-que-ça-va-toujours-chez-vous-ah-les-sacrés-enculés-petits-monstres-ils-aiment-bien-taquiner-leur-papa-hein?!-Allez-à-demain-bonne-soirée!

Vite, il faut aller à l'école maintenant. Ah le voilà! Surtout ne pas lui demander comment s'est passée la journée, il a l'air plutôt souriant, je vais pas gâcher ce moment, chaque détail compte et j'aimerais passer une bonne soirée.

 

Donc, on y va mollo, on pèse ses mots, on montre qu'on est serein et qu'on n'a pas du tout été affecté par les 49 dernières soirées qui ont été horribles.

Voiture, clés, ouverture des portes, toi tu montes et tu t'attaches tout seul parce que t'es grand pendant que j'installe ta soeur.

 

Là...

C'est là...

Enfin à ce moment-là que j'ai commis l'ERREUR. Le petit détail que j'ai négligé, la petite chose à laquelle j'ai pensé toute la journée et que j'ai zappée en quittant ce soir...

Un jouet...

LE jouet...

Celui qui a rendu le trajet maison-nounou infernal ce matin, celui qui les a mis dans un état d'hystérie et de colère dès 7h45. Celui qu'on a en un seul exemplaire mais que tout le monde veut en même temps! Celui que j'ai laissé posé entre les deux sièges des enfants, comme pour les provoquer: le premier qui l'attrape pourra le garder, nananananèreuh!

Bah c'est ce qui s'est passé, un l'a attrapé et pas l'autre.

Et là c'est parti.

Et ça hurle, ça crie, ça pleure, chacun de son côté, ça tape des pieds dans le siège.

Et j'ai pas encore démarré.

Je suis encore sur le parking, et je sens que les gens nous regardent. Alors, dignement, je relève la tête et leur souris, et eux me sourient aussi, mais je sens dans leurs regards, une certaine compassion, un certain respect.

Ils forment une haie d'honneur et me laissent passer. Je roule au ralenti et les fixe un à un, eux ne me regardent pas, ils regardent au loin et ont la main posée sur le coeur.

Bon courage semblent-ils me dire.

 

Je vous passe le trajet, mais ne croyez pas que c'est fini.

 

Parce qu'il faut rentrer dans la maison maintenant.

Je me gare. Deux chiards enfants à descendre, quatre sacs et le courrier à récupérer, et ... il pleut. Fort. 

Pas grave, on y arrive quand même.

Une fois tous déshabillés et que les manteaux et chaussures sont rangés, le grand me dit qu'on a oublié d'aller chez son copain d'école qui est malade pour lui porter ses devoirs.

On respire bien fort. Je ressors les manteaux et étouffe les enfants avec leur demande calmement de les remettre.

On revient à la maison et on recommence.

 

Les enfants sont supprimés un peu calmés et reprennent leur activité favorite: crier et faire du bruit. Grâce à eux, je n'entends pas que le poële à granulés ne s'est pas mis en route de la journée. Je me disais aussi qu'il faisait froid! Petit coup d'oeil au thermomètre: 15 degrés. Je me sens en veine ce soir. Des fois je me dis que quand j'étais bébé, les petites fées ne se sont pas penchées sur mon berceau, ou alors pour faire caca dedans.

Bon allez, pas grave, on va chercher des granulés et quelques paniers de bois dans le garage pour démarrer le feu dans la cheminée. Oui c'est bien ça, allez, il va faire chaud, ça va remonter. Et après, on ferme les volets, on nourrit le chat, on monte mettre le chauffage dans les chambres, on prépare les vêtements pour tout le monde demain, on ferme les volets de toute la maison, on fait les devoirs, on donne les bains, on prépare à manger et sa journée de travail pour le lendemain.

Tout ça sur fond de cris et de pleurs bien évidemment. Ce serait trop facile sinon.

Panier sous le bras, j'enfile mes vieux chaussons pour aller dans le garage chercher du bois. Là je vois qu'une tuile a pété,  sans doute à cause du froid - à moins que ce ne soit juste pour m'emmerder - et que j'ai de l'eau partout. Pas grave, j'évite les flaques et retourne dans la maison pour vider le panier.

Deuxième voyage,

Panier vidé.

Troisième voyage, je remplis une dernière fois mon panier quand la voix douce et fluette de mon fils me hurle : "PAPA LE CHAT VIENT DE RAMENER UNE SOURIS ET IL EST EN TRAIN DE LA MANGER!!!"

Je balance encore deux bûches et retourne vite dans la maison avant que la petite ait envie de goûter à la bête morte. Du coup je fais pas gaffe et marche dans les flaques d'eau. Chaussons et chaussettes trempés.

Je les retire avant de rentrer. Pieds nus, il fait encore plus froid. Direction le coffre à bois pour vider une dernière fois le panier.

Cric.

Oh putain.

J'ai trouvé la souris.

Elle est sous mon pied.

Fait moins froid avec des boyaux entre les orteils...

 

Voilà, il est 18h50 environ. Quand j'entends : "ON MANGE QUOI?!!"

Mais d'où vient de besoin de hurler quand sa bouche est à deux centimètres de mon oreille? Croyez-moi, faut être fort mentalement pour résister à l'envie de lui enfoncer les restants de cadavre dans la bouche.

 

Vu l'heure, on laisse tomber la purée de panais, on va faire des pâtes, c'est bien les pâtes.

Et les bains? Je crois qu'on s'en fout, ils sont toujours moins sales que les enfants du voisin.

Les fringues pour demain? J'irai pas en prison s'ils remettent leurs vêtements.

La journée de travail de demain? On verra quand ils seront enterrés dans le jardin couchés.

 

20h30. Ils sont au lit.

Au boulot pour demain.

J'allume le PC, et l'éteins aussitôt.

Au lit.

Et les collègues demain vont encore me chambrer parce que je me couche à 21 heures.